Madifing Diané ou quand les gardiens du temple réécrivent l’Histoire

Depuis quelques jours, dans les commentaires qui escortent la sortie du livre de Monsieur Madifing Diané, on voit remonter du fond des vieilles marmites nationales une odeur connue. Une odeur de soumbara ranci dans les cuisines du pouvoir, de mémoire trafiquée, de réhabilitation cousue au fil rouge et de vieux slogans révolutionnaires fatigués. Le vieux théâtre recommence. Les mêmes décors. Les mêmes fantômes poudrés à la chaux patriotique. Les mêmes griots de la Révolution qui reviennent bénir les ruines.

Je n’ai pas encore lu le livre. Pas encore. Mais il y a des choses qu’on sait avant même d’ouvrir certaines portes. On sait l’odeur qu’il y aura derrière. On sait les silences soigneusement rangés entre les phrases. On sait les morts qu’on contournera avec des chaussures propres.

Car enfin, il faut appeler les choses par leur nom.

Monsieur Madifing Diané ne fut pas un simple spectateur perdu dans les couloirs de la Révolution. Il appartenait au premier cercle des hommes du système, de ceux qui vivaient près du cœur du pouvoir. Dans les dernières années du régime, rares étaient ceux qui approchaient Sékou Touré avec autant de régularité et de confiance. La Direction Aérienne et Maritime (RAM) qu’il dirigeait ne s’occupait pas seulement de billets d’avion et de déplacements administratifs ; elle voyait passer les missions discrètes, les départs surveillés, les absences suspectes et parfois les destins qu’un simple soupçon suffisait à briser.

Il fut un rouage. Un homme du système. Un homme de l’intérieur. Un morceau de cette machine gigantesque qui a avalé des vies, des familles, des intelligences et des espérances. Une machine qui a broyé Kaman Diaby, Balla Camara, Barry Diawadou, Magassouba Moriba, Baldet Ousmane, Diallo Telli, Keïta Fodéba, Petit Touré, Karim Bangoura, Karim Fofana, Barry Abdoulaye Djibril, Camara Loffo, Dramé Alioune, Ghussein Fadel, Barry III, Dr Boubacar Maréga, Koïvogui Pierre, Baïdy Gueye et tant d’autres engloutis dans les cales de la peur, des cellules du Camp Boiro jusqu’au Camp Kémé Bouréma de Kindia, jusque sur les pentes silencieuses du Kakoulima et du Gangan.

Une machine qui mangeait les hommes à l’aube et récitait des discours sur le peuple le soir.

Alors oui, son livre peut avoir un intérêt. Même les bourreaux laissent parfois derrière eux des morceaux de vérité. Même les anciens gardiens du temple finissent par entrouvrir certaines fenêtres lorsque le vent de l’Histoire commence à souffler sur leurs propres tombes.

Mais qu’on ne s’y trompe pas.

Ce livre reste sa vérité. Sa mémoire. Son arrangement avec les fantômes. Pas la Vérité historique. Cette dernière est dispersée dans les cellules du Camp Boiro, dans les silences des familles, dans les charniers invisibles de la peur, dans les archives mutilées, dans les cris qu’aucun magnétophone n’a enregistrés.

Et voici maintenant qu’avec l’avènement du CNRD, les vieux notaires de la Révolution ressortent leurs plumes. On repeint les murs. On parfume les cachots avec des mots comme souveraineté, patriotisme, dignité africaine. Vieille combine africaine. Quand le présent chancelle, on maquille le passé.

Alors les révisionnistes arrivent, ventre gonflé de nostalgie, pour expliquer que tout cela était compliqué, qu’il y eut des excès certes, mais de nobles intentions ; que Sékou Touré était grand, immense même, seulement mal entouré ; que les vrais coupables étaient Ismaël Touré, Moussa Diakité, Seydou Keïta, Mamadi Keïta, Siaka Touré ou quelques cousins devenus trop zélés dans les couloirs du pouvoir.

Mensonge commode.

Car les lettres existent. Les ordres existent. Les signatures existent. Les lois de l’époque existent. Les procédures d’arrestation des ministres, gouverneurs et hauts cadres passaient par le sommet de l’État, c'est-à-dire Sékou Touré lui-même. Le système du Camp Boiro n’était pas une fuite d’eau dans une maison saine. C’était l’architecture même de la maison.

Et aujourd’hui encore, certains veulent faire avaler au peuple que le crime était dans les excès, jamais dans la conception.

Non.

Le crime était aussi dans la conception.

C’est pourquoi je partage ces pages du journal Horoya. Pour rappeler aux apprentis blanchisseurs de mémoire que les archives parlent parfois plus fort que les nostalgies. Et que les morts, eux, finissent toujours par revenir demander des comptes aux vivants.

Alpha Bacar Guilédji 
"Écrasons l'infâme"
Retour à l'accueil