Quand les lièvres de Bowé-ley-Mayo confient leur destin aux lions
17 sept. 2025Inspiré de la célèbre parabole « Mouseland » de Tommy Douglas, ce récit transpose la métaphore aux terres de Bowé-ley-Mayo. Dans ce pays imaginaire, les lièvres, las de leurs souffrances, continuent pourtant d’élire des lions pour les gouverner. Entre allégorie et miroir tendu à la Guinée, la fable dévoile la tragédie d’un peuple qui confie toujours son destin à ceux qui se nourrissent de sa faiblesse.
Mes frères, mes sœurs, asseyez-vous, ouvrez grand vos oreilles…
Je vais vous raconter l’histoire de Bowé-ley-Mayo, un pays pas si loin d’ici.
Dans ce pays, tous les habitants étaient des lièvres. Oui, des lièvres ! De petites bêtes aux longues oreilles, rapides, mais fragiles.
Et comme dans tout pays, les lièvres allaient voter.
Tous les quelques années, ils faisaient la queue, ils déposaient leur bulletin, croyant choisir leur avenir.
Mais à chaque fois… à chaque fois…
ils élisaient des lions !
Ah mes amis, les lions ! Les rois de la forêt. Forts, fiers, redoutés.
Mais dites-moi : depuis quand un lion gouverne-t-il pour le bonheur des lièvres ?
Les lions faisaient des lois. De très bonnes lois… si vous étiez un lion. Mais si vous étiez lièvre, ah ! c’était une autre histoire.
Ils décidaient de la taille des terriers. Et devinez quoi ?
Les terriers étaient assez larges pour qu’un lion puisse y passer sans se salir la crinière.
Ils fixaient les règles des sentiers. Les lièvres ne pouvaient courir qu’à certaines vitesses, dans certaines directions.
Un lièvre qui sortait du chemin ? Hop ! Dévoré.
Et les lions bâtissaient des écoles. Oui, des écoles !
Où l’on apprenait aux petits lièvres que la plus belle chose dans la vie, ce n’était pas d’être libre…mais d’apprendre à servir les lions.
Et ainsi, année après année, les lièvres élisaient des gouvernements de lions.
Un jour pourtant, mes amis, les lièvres en eurent assez.
Ils se dirent :
— « Mais enfin ! Pourquoi continuons-nous à élire des lions ? Pourquoi ne pas élire un gouvernement de lièvres ? »
Alors ils s’organisèrent.
Et pour la première fois, ils votèrent pour des lièvres.
Et que se passa-t-il ?
Les lièvres élus commencèrent à faire des lois pour protéger les lièvres
Ils rétrécirent les terriers, pour que les lions ne puissent plus entrer.
Ils ouvrirent les sentiers, pour que les lièvres courent libres dans toutes les directions.
Et là… les lions rugirent de colère !
— « C’est du radicalisme ! C’est de l’ethnocentrisme ! C’est dangereux ! » disaient-ils.
Alors les lions complotèrent.
Et ils réussirent à renverser les lièvres.
Depuis ce jour, chaque fois que les lièvres en avaient assez des lions gris argentés, ils élisaient des lions jaune rougeâtre.
Quand ils en avaient assez des lions jaune rougeâtre, ils ramenaient des lions gris argentés.
Mais à chaque fois…
les lièvres restaient des lièvres.
Et les lions restaient des lions.
Et mes amis, écoutez bien :
Le problème n’était pas la couleur de la crinière.
Le problème, c’est qu’ils élisaient toujours… des lions.
Et tant que les lièvres confieront leur avenir à des lions,
ils ne verront jamais leurs propres intérêts défendus.
Le jour où les lièvres auront le courage d’élire un gouvernement de lièvres,
pour les lièvres, par les lièvres…
alors seulement, Bowé-ley-Mayo connaîtra la paix.
Nota bene : Ce texte est inspiré de Mouseland, la fable racontée par Tommy Douglas en 1944.
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Épilogue pour la Guinée
Mes frères, mes sœurs, regardez bien autour de vous : la Guinée, c’est Bowé-ley-Mayo.
Depuis l’indépendance, nous confions notre avenir à des lions. Tantôt ils portent le treillis, tantôt le costume trois pièces. Tantôt ils s’appellent “sauveurs de la nation”, tantôt “élus du peuple”. Mais au fond, ce sont toujours des lions.
• Quand les lions élargissent les terriers, chez nous cela prend le visage des contrats miniers signés dans le secret, où l’or, la bauxite et le fer quittent nos terres pour enrichir des étrangers et une poignée de privilégiés, tandis que le peuple vit dans la pauvreté et l’obscurité.
• Quand les lions tracent les sentiers et imposent des règles de circulation, cela ressemble à nos interdictions de manifester, aux quartiers encerclés par l’armée, aux routes barrées qui étouffent toute contestation.
• Quand les lions bâtissent des écoles pour chanter leurs louanges, cela se traduit chez nous par la propagande politique : des constitutions écrites puis déchirées, des institutions taillées sur mesure, des médias transformés en tambours de propagande, jusqu’à enseigner aux jeunes qu’ils n’ont pas d’autre choix que de servir les lions.
Et chaque fois que le peuple en a assez, il change seulement de lion. On se débarrasse du lion en uniforme pour élire un lion en costume. Puis, déçu du costume, on rappelle le treillis. Et le cycle recommence.
Mais mes frères, mes sœurs, ce qu’il faut comprendre, c’est que le problème n’est pas la couleur de la crinière, ni l’habit du lion, ni même son discours.
Le problème, c’est qu’il s’agit toujours… d’un lion.
Et tant que nous continuerons à remettre notre destin entre les pattes des lions, nous resterons des proies, des lapins gouvernés par des carnivores.
La Guinée changera le jour où le peuple osera confier le pouvoir à des lièvres : des hommes et des femmes issus du peuple, qui connaissent la faim, la douleur des coupures de courant, la souffrance de l’exil, la peur des répressions. Des citoyens qui partagent nos espoirs et nos blessures, et qui gouverneront non pas comme des prédateurs, mais comme des égaux.
Un proverbe peul dit :
« L'œuf ne danse pas avec la pierre. »
Mes frères, mes sœurs, la liberté ne viendra pas des lions.
Elle viendra le jour où les lièvres se lèveront pour dire :
“Assez de lions, désormais ce sont les lièvres qui décident !”
Et souvenez-vous de cette vérité :
On peut enfermer un lièvre ou un homme,
mais on ne peut jamais enfermer une idée.
Alpha Bacar Guilédji - "Écrasons l’infâme"
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